Dépressions, bagarres et tentatives de corruption :
LA VERITABLE HISTOIRE DE &ND.
Par Filipe

Seuls contre tous

Mai 2003. Cela fait déjà trois semaines que je ne travaille pas. J'ai avalé une demi-tasse de café sans eau et foncé chez mon médecin en lui expliquant, tremblant, qu'au boulot je suis l'homme à abattre et que je m'y sens un peu comme Al Pacino dans « Serpico », la barbe en moins. Il m'a filé des cachets que je ne prends pas et, surtout, m'a mis au repos. En cette matinée dominicale où le soleil s'extirpe à grand-peine de la brume, je fais chauffer le lait en attendant « Téléfoot » lorsque le téléphone sonne.

William me parle de son nouveau projet : il joue depuis quelques mois avec une chanteuse et souhaiterait éventuellement compléter la formation. Je le vois venir : j'ai le temps de préparer mes tartines. Lorsqu' enfin il me propose de me joindre à eux, je n'hésite pas une seconde. Cela fait un bon bout de temps que je n'ai joué avec personne et les premières répétitions sont assez chaotiques. Corinne _ c'est la chanteuse _ tombe enceinte peu de temps après mon arrivée et choisit de quitter le groupe. Restent William à la basse, moi à la guitare. Nous découvrons, pour la plus grande joie de mon acolyte, que mon multi-effets ne sert pas seulement à faire sonner mon instrument comme si je jouais cheveux au vent sur les falaises d'Etretat mais qu'il y a une boîte à rythme intégrée. Nous jouons sans nous poser de questions et, à l'époque des mini discs et autres lecteurs mp3, enregistrons sur un misérable magnétophone d'occasion des boucles que nous sommes les seuls à comprendre.

Deux hommes dans la ville

Six mois plus tard, nous sommes émus de constater nos dix premières compositions. A la fois mélodiques et puissantes, tourmentées et (trop ?) complexes, elles n'ont pas de titre, seulement des numéros. Notre but avoué ? La conquête du monde _ désolé, cela m'a échappé : il nous faut pour cela étoffer notre effectif, en privilégiant le chant et la batterie. C'est donc en toute logique que nous commençons par recruter une violoncelliste. En effet, au cours d'un dîner arrosé dans un restaurant africain de Barbès, nous rencontrons Isabelle dont la formation classique ne nous effraie pas : nous aimons le défi et... nous avons déjà pas mal bu. Elle nous accompagnera jusqu'en juin 2004.

Notre foi inaltérable dans la magie des rencontres nous pousse à aborder des individus dans la rue ou au supermarché en nous fondant sur des critères aussi fiables que « celui-ci- a l'air cool » ou « celui-là ressemble à John Cusack ». Sans succès. Nous décidons alors, et ce avec un pragmatisme mitterrandien, de nous rabattre sur Internet et de diffuser des annonces. Nous multiplions des efforts qui seront récompensés au bout de quelques mois. Au hasard de nos pérégrinations, nous aurons croisé demi-dieux indiens et autres adeptes du coaching. Certains préféraient se consacrer au basket, d'autres à l'observation des étoiles.

Working class heroes

Vincent se présente en tant que batteur. Dès qu'il prend place derrière les fûts et improvise sur nos morceaux, nous ressentons un déclic : ce garçon a du style et du panache. Ainsi que le sens de la surprise : car, lorsqu'il empoigne sa guitare et déroule une série de chansons légères et pétillantes, c'est pour nous avouer, le souffle court, " je veux chanter ". A la fois déroutés et intrigués, nous acceptons sa proposition. Il manque toujours un(e) batteur(se). Mais nous avons retrouvé la confiance.

Je passe l'été au Portugal où, entre deux râteaux, je culpabilise de ne pouvoir participer à l'intégration de Yann _ « Un type avec beaucoup d'humour » selon William. Il faut attendre le mois de septembre 2004 pour que nous soyons tous réunis. Dès lors, nos efforts tendent vers le choix d'un nom. La parenthèse « Challenger » refermée, « &ND » s'impose.à l'issue d'un brain-storming qui, plus d'une fois, frise l'affrontement physique.

Vous n'auriez pas vu mon médiator ?

Les répétitions oscillent entre la lave en fusion et les expéditions du Commandant Cousteau, les nouvelles compositions s'y multiplient comme les insectes des forêts tropicales. Nous décrochons nos premières dates : le 4 décembre à l'association « France Terre d'Asile » devant un parterre d'enfants ébahis et le 18 au Marché de Noël de Créteil au milieu de fraises et de bananes géantes attendant de nous écraser. William apprend à réajuster ses lunettes en jouant, Yann à tenir fermement ses baguettes, Vincent à sauter sans s'emmêler les pieds et moi à éviter Vincent.

L'âpreté de l'hiver ne nous décourage nullement et, entre janvier et février, &ND réalise ses premiers vrais enregistrements : « Act your age » et « Brightside » photographient le groupe à un moment crucial de son évolution : celui de la confrontation. Le 26 février marque ainsi notre participation au premier tour du festival Emergenza. Symbole jauni de la scène punk française, le Gibus nous accueille à bras ouverts mais, des huit groupes présents ce soir, seuls quatre resteront et, dans les coulisses, la tension est palpable : les mecs se défient du regard comme dans un film de Sergio Leone. Sur scène, nous jouons trop vite, trop fort ; l'ampli de Vincent nous lâche et le concert nous échappe. Nous échangeons des regards de naufragés, rendus à un destin que nous ne maîtrisons plus, résolus à livrer bataille jusqu'au dernier soupir, décidés à tomber ensemble. Quelle n'est pas notre surprise lorsque nous apprenons notre qualification pour le tour suivant. Dehors, la neige tombe avec persistance mais même des flocons gros comme des chamallows ne sauraient freiner l'irrésistible ascension de &ND.

Prends un Lexomil et tais-toi

Le second tour se tient le 14 avril et, déjà, le Gibus nous semble familier : même les dessins de sexes géants sur la porte des toilettes nous inspirent une tendresse émue. Durant un final apocalyptique, je saute dans le public et me tourne vers le reste du groupe. J'observe Yann, Vincent et William au milieu de la confusion, comme un train qui s'éloigne dans la moiteur d'un soir d'été. Je suis pas mécontent de jouer avec eux. Mes deux dernières cordes cassent.

Nous décidons d'aller fêter notre deuxième place synonyme de qualification au café d'en face où nous croisons Pascal Brunner. Ce dernier nous reconnaît et insiste pour être pris en photo avec nous : sacré Pascal ! Nous buvons une bonne partie de la nuit, héritant d'une ardoise dont nos finances se remettent difficilement : celles-ci viendront à empirer de nouveau après l'acquisition d'un trente-deux pistes aux possibilités vertigineuses. Mais « Don't save me now » est dans la boîte. New Morning, here we come…
Trop de pression tue la pression...

Le temps des croisades

Au matin du 25 mai, un soleil éclatant transperce les rideaux et annonce une journée radieuse, suscitant une exaltation qui ne tardera pas à se retourner contre nous, révélant avec fracas la menace orageuse qui se profilait sournoisement. Sortant de chez lui en toute hâte, Vincent grille un Stop et, aussitôt, les policiers le prennent en chasse. Notre chanteur use de son charme angélique pour négocier l'absolution, en vain : ces derniers, peu sensibles à l'intronisation de Benoît XVI au Vatican et flairant sans doute le retour de Nicolas Sarkozy au gouvernement, se montrent intraitables. Nous restons _ et c'est le plus important _ unis face à l'adversité et pénétrons la scène du new Morning habités d'une austère détermination. Nous jouons comme si nos vies en dépendaient et, dès notre retour à l'anonymat _ du moins, le croyons-nous à ce moment _ Jackie Berroyer lui-même se précipite pour nous féliciter. Si notre troisième place ne nous permet pas de disputer la finale d'Emergenza, nous savons qu'avec un tel soutien, &ND peut aller loin, très loin, à commencer par le restaurant turc au numéro 13.

Nous renonçons au dessert et prenons la route des Ulis où le trente-deux pistes nous attend pour immortaliser " I am an Icon " et " Make it now or never " : cette fois, c'est sûr, nous sommes déterminés à changer le cours de l'Histoire. Le mix s'avère pourtant plus difficile que prévu : de graves dissenssions se font sentir. De longs mois de travail et de sacrifices pèsent sur les consciences et les pulsions auto-destructrices dont nous pensions être à jamais débarrassés ressurgissent violemment, nous jetant les uns contre les autres, plongeant nos esprits dans le doute et nos coeurs dans la torpeur. Contre toute attente, la Fête de la Musique nous redonne foi en notre musique et en nous-mêmes ; nous nous serions pourtant contentés d'avoir les bières à l'oeil. Mais c'était sans compter sur un public à la ferveur bouillonnante et un programme irrésisitible : nous avons la chance de partager l'affiche avec La Camera dell'Amore Sonico qui, venu tout droit de Milan, propose un rock progressiste et racé, et Leitmotiv qui distille un univers aux contours intimistes et aux textes chatoyants. Nous décidons de finir la nuit chez moi où les mecs de La Camera s'écroulent _ de fatigue ? d'alcoolémie ? _ et William renverse la machine à bulles que nous avons achetée pour l'occasion. Conclusion : je passe la journée du lendemain à essuyer le liquide vaisselle qui s'est impitoyablement répandu et coagulé dans mon modeste appartement. Je l'ai toujours dit : ce groupe aura raison de ma santé mentale.

Play it now or never

Les juillettistes affluent déjà vers les péages autoroutiers, voire les plaines ensablées, que nous nous enfermons dans les sous-sols de la MJC du Mont Mesly à Créteil. Yann peut cogner de toutes ses forces, personne n’ira se plaindre à la police. William peut jouer en short et sandales sans craindre les quolibets. Après quelques prises et, pour ma part, une crise de hoquet aussi inattendue qu’inopportune, une légère pression sur le bouton « Save » suffit à consacrer la base rythmique de « Stuck » et « D.I.Y. ». Quelques jours plus tard, je me présente chez notre chanteur afin de capturer la guitare, pas peu fier d’exhiber mes nouveaux micros. Quelques bières suffisent à dérider l’atmosphère et je joue le dos tourné à un Vincent que je devine immobile dans la pénombre, consciencieusement attablé à son multiplistes et à son devoir. Notre premier EP émerge et un titre jaillit : « Play it now », impératif et claquant. Reste à concevoir la pochette : nous optons pour un digipack car c’est beau et sensuel au toucher, difficile à réaliser mais il en faut davantage pour nous effrayer. Je m’inspire pour cela des disques de Arcade Fire et prie mon copain Alex de m’enseigner les rudiments de Photoshop ; je traîne chez lui plusieurs soirs d’affilée et l’empêche notamment de savourer la cent-trente-deuxième rediffusion du « Grand blond avec une chaussure noire ». De son côté, Yann imprime les rondelles pendant que Vincent ajoute une dernière touche au mix final. Une fois les pochettes imprimées, Willam et moi nous réunissons pour les plier, les découper et les coller au cours d’une soirée homérique où le scotch double face vient à manquer : il faut alors toute la détermination et la ténacité du bassiste de &ND qui, à quatre pattes sous la table, assemblera les restes de scotch inutilisés pour réaliser nos deux dernières pochettes. Après ce remake hollywoodien de la multiplication des pains, nous partons chacun pour notre lieu de villégiature, serrant contre notre poitrine gonflée d’orgueil une pile de « Play it now » prête à être dispersée au vent marin.


Sexe pas propre

Le mois de septembre coïncide avec le retour aux affaires de &ND. Le 3, nous pénétrons l’enceinte du Playlounge, un bar de Pigalle coincé entre la Furia et le... Dirty dick. Dans un décor rougeoyant libérant des émanations de sueur et de stupre, nous jouons accablés par une chaleur dantesque, encerclés par les expressions mortifères de Scarface et Tupac Shakur. Au milieu du set, le maître des lieux fend le public d’un pas autoritaire et se dirige vers Vincent : il est question de notre volume sonore, « trop fort », de gens qui partent et que c’est tant pis pour nous. Quand l’instant d’après, je vois notre chanteur vaciller, je me précipite afin de le retenir et le convainc de ne rien changer, de maintenir le cap quoi qu’il en coûte. William s’essuie le front d’un revers de la main pendant que Yann retrousse les manches restées collées à ses avant-bras détrempés. Nous terminons par un « Heal again » furieux et abrasif, exalté et incandescent. Et récoltons par la même occasion notre premier cachet.

Radio gaga

Il ne manquait plus que &ND passe à la radio et c’est chose faite grâce à Carlos Matos, disquaire et DJ basé à Leiria au Portugal, figure incontournable de l’underground local : ce dernier anime une émission hebdomadaire sur Central FM baptisée « Unidade 304 ». Si « Stuck » est son titre préféré, il s’emballe aussi pour « Make it now or never » et « I am an icon » qui a, lui, été choisi par Henrique Amaro de Antena 3 pour figurer dans un programme de découverte sobrement intitulé « Antena livre ». Antena 3 est une radio nationale au Portugal, Henrique Amaro, un programmateur réputé pour sa curiosité et la pertinence de ses choix. Quelques jours avant une série de concerts que l’on annonce épiques dans le nord de l’Italie, c’est plutôt encourageant, non ?

 

  • 10/11 20h00 - CRETEIL - Madeleine Ribèrioux
  • 14/04 21h00 - PARIS - La flèche d'Or
  • 30/10 20h00 - PARIS - La flèche d'Or
  • 21/09 20h00 - PARIS - La flèche d'Or
  • 13/07 23h00 - LISBONNE - Bar Lounge
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